INTERVIEW : L’enjeu France 2012
La candidate à la primaire socialiste, Ségolène Royal, répond aux questions de France-Soir. L’affaire DSK, la présidentielle… Elle dit tout.
FRANCE-SOIR. La page DSK est-elle tournée au PS ?
SÉGOLÈNE ROYAL. Je ne fais plus aucun commentaire là-dessus. Il faut arrêter le déferlement d’un voyeurisme détestable et graveleux qui, en plus, occulte tous les autres problèmes. Passons à autre chose…
F.-S. Après DSK, Georges Tron est mêlé à une affaire de mœurs. Souhaitez-vous – ou craignez-vous – « le » grand déballage ?
S. R. Nous vivons dans une société où règne la loi du silence sur les questions de harcèlement moral et de harcèlement sexuel. Les victimes pensent qu’elles sont les seules à subir cela et ont peur de révéler ce qui se passe. Les femmes craignent de perdre leur emploi et de passer pour des affabulatrices. Souvenez-vous : jusque dans les années 1970, quand une femme déposait plainte pour viol, elle était perçue comme coupable. La société française a beaucoup de retard sur les pays anglo-saxons où il est clairement proscrit dans les entreprises d’avoir des relations sexuelles entre deux personnes qui ont un lien hiérarchique. A cause de l’abus de position dominante. Ici, cet interdit n’est malheureusement pas formulé. Comme s’il existait une sorte d’impunité pour les détenteurs du pouvoir.
F.-S. Ce tabou n’est-il pas en train de tomber ?
S. R. Je l’espère. Mais il y a encore beaucoup à faire. En France, un viol est commis toutes les deux heures, et seules 10 % des victimes osent porter plainte. La condamnation de la pédophilie a aussi régressé depuis l’affaire d’Outreau : ne vient-on pas de découvrir qu’une partie au moins des parents dont on a dit qu’ils avaient été injustement accusés se sont bien prêtés à des actes sexuels avec des enfants ? On a retrouvé des cassettes chez un des couples ! Or on a accablé un juge, on n’a pas reconnu la parole des enfants…
Cette histoire est révélatrice de la difficulté, pour les victimes, de se faire entendre.
F.-S. Le monde politique et médiatique est-il machiste ?
S. R. La loi du silence est très lourde, et les plaisanteries graveleuses beaucoup trop fréquentes. Mais les hommes ne doivent pas tous être réduits à des obsédés sexuels. J’aimerais bien entendre la voix de ceux qui respectent les femmes. Il y a beaucoup d’hommes qui sont choqués par ces comportements machistes inacceptables, je tiens à le dire. Des hommes qui respectent leur femme.
F.-S. Dans un tel contexte, est-ce un atout d’être une femme dans la campagne présidentielle ?
S. R. Cela reste plus difficile que pour un homme. Regardez le vocabulaire utilisé pour les femmes : qui va garder les enfants ? A-t-elle la « carrure » ? Est-elle « taillée pour le costume » ? Mais l’époque change. Le besoin de protection et de dignité fait que, sans doute, le temps des femmes est venu, comme disent Dilma Roussef, la présidente du Brésil, et Michelle Bachelet, la présidente du Chili. La parité changera les mentalités : il est temps de mettre fin au cumul des mandats par les hommes, pour laisser les femmes entrer au Parlement et y rétablir le respect.
F.-S. Qu’avez-vous ressenti en apprenant la volte-face d’Angela Merkel, qui prône désormais une sortie du nucléaire d’ici à 2022 en Allemagne ?
S. R. Elle est audacieuse car elle décide de s’engager dans une voie qui n’était pas son choix de départ. Elle tient parole car elle a réuni un comité d’éthique après la catastrophe de Fukushima, et s’était engagée à tenir compte de son avis. Ce qu’elle fait, en décidant de sortir du nucléaire en dix ans. Si j’étais en situation, j’aurais élargi la consultation aux citoyens parce que, pour réussir la mutation écologique, il faut impliquer tout le monde. C’est un vrai choix de société.
F.-S. Comment jugez-vous la décision allemande ?
S. R. C’est un pari industriel très offensif : en devenant le premier grand pays à investir à fond dans les énergies renouvelables, l’Allemagne anticipe l’avenir. C’est « rageant » parce que c’est la France qui aurait pu devenir la puissance verte. Nous avons la maîtrise de ces technologies : les éoliennes et l’énergie solaire ont été inventées en France. J’avais plaidé, en 2007, pour que nous devenions la première puissance écologique. Et j’avais raison.
F.-S. Que proposez-vous aujourd’hui ?
S. R. Notre situation est différente de celle de l’Allemagne, où 7 réacteurs sont arrêtés, et 9 seulement en activité. En France, nous comptons 58 réacteurs et 19 centrales fournissant 17 % de la consommation énergétique et 75 % de l’électricité. L’enjeu industriel est donc nettement plus fort. Pour autant, la sortie du nucléaire, c’est d’abord un choix politique. Dans les années 1970, on est venu au nucléaire rapidement : on peut donc en sortir aussi à condition de bien construire le consensus national sur ce sujet majeur par un débat dans le pays et au Parlement. Le débat démocratique doit s’ouvrir : par exemple, on sait qu’il faut investir 90 milliards en travaux de sécurité. Il est plus judicieux de fermer les centrales non sûres et d’investir dans une industrie énergétique solaire.
F.-S. A quelle échéance ?
S. R. Nous pouvons sortir du nucléaire en quarante ans, selon les expertises, et nous engager à plein régime dans les économies d’énergies et les filières alternatives. Mais il faudra conserver deux réacteurs en activité pour maintenir la veille technologique et créer un laboratoire pour le traitement des déchets. Les emplois à maintenir et à créer dans le démantèlement des centrales, dans les travaux d’isolation des logements et dans les nouvelles énergies permettant de rassurer les territoires concernés par les fermetures de centrales.
F.-S. En 2007, vous étiez la candidate de l’écologie et de « l’ordre juste ». Et en 2012 ?
S. R. J’avais un temps d’avance, c’est vrai. Il y aura une continuité, sans être dans la répétition.
F.-S. Qu’avez-vous le sentiment d’avoir appris de 2007 ?
S. R. J’ai l’humilité de reconnaître que l’on apprend plus de ses échecs que de ses réussites. J’ai fait un travail considérable sur moi-même et analysé les problèmes et les erreurs. J’ai aujourd’hui une maîtrise plus intense de l’ensemble des sujets, et une sérénité intérieure plus forte. J’ai surmonté beaucoup de chocs, d’épreuves, de trahisons. Je ne me suis pas découragée parce que l’action politique, même difficile, est passionnante quand elle est efficace et concrète. On n’abandonne pas vingt-cinq ans d’engagement parce qu’on prend des coups et que l’on subit des injustices. J’ai pris beaucoup de distance par rapport à toute cette période. J’avance, avec sagesse, sur un chemin droit.
F.-S. Aurez-vous, si vous êtes élue, des marges de manœuvre suffisantes pour agir ?
S. R. Beaucoup de Français, découragés, se disent aujourd’hui que la politique n’a plus de marge de manœuvre. Je crois tout le contraire. Ce sont toujours les mêmes qui subissent la mondialisation : les catégories populaires et les classes moyennes. Les inégalités se creusent de façon scandaleuse. Et le président de la République explique que c’est la faute de la crise, ce qui incite les gens à se résigner davantage. C’est vrai qu’il faudra faire des efforts compte tenu de la situation de la dette, mais je vous garantis qu’avec moi ces efforts seront équitablement répartis.
F.-S. Quelle sera votre première mesure si vous êtes élue en 2012 ?
S. R. La réforme bancaire pour permettre aux entrepreneurs de créer des emplois. L’Etat rentrera au capital de toutes les banques qui ont été renflouées par les contribuables, pour contrôler l’utilisation des fonds bancaires. Il faut séparer les activités spéculatives de l’activité de financement des petites et moyennes entreprises.
F.-S. Si vous êtes élue en 2012, serez-vous une présidente « normale » ?
S. R. Etre normal, c’est bien car ça veut dire qu’il faut se garder des excès. Chacun se définit comme il veut : moi, je veux être une présidente honnête, efficace et protectrice.
F.-S. Avez-vous un doute sur la tenue des primaires, dont l’organisation s’avère compliquée ?
S. R. Pour l’instant, le PS a mis en place 6.500 bureaux de vote. Nous souhaitons porter ce chiffre à 10.000. Nous rencontrons des difficultés dans le Pas-de-Calais et en Seine-Saint-Denis, mais elles devraient se résoudre. Nous avons besoin que la parole donnée soit la parole tenue. Nous avons promis une liberté de choix aux Français, nous la leur donnerons. Soyez nombreux à venir voter les 9 et 16 octobre prochain.
F.-S. En ce qui vous concerne, avez-vous l’intention d’aller au bout ?
S. R. J’ai une attitude simple, claire et responsable. Je suis candidate aux primaires, je l’ai annoncé dès 2007 après avoir obtenu 17 millions de voix. Jamais on n’aurait contesté à un homme dans ma situation, quel qu’il soit, sa crédibilité, sa compétence ou sa légitimité à être à nouveau candidat : François Mitterrand s’y est repris à trois fois. Aujourd’hui, je fais tout pour convaincre parce que je pense pouvoir être une très bonne présidente de la République.
F.-S. Et si vous n’êtes pas élue ?
S. R. Dans le cadre de primaires à la loyale, je soutiendrai qui sera choisi. Je n’ai aucun ressentiment envers qui que ce soit. Je suis la seule à dire les choses aussi clairement. Voilà pourquoi je propose, dès maintenant, une direction collégiale du PS : il faut que nos équipes apprennent à travailler ensemble pour préparer le grand rassemblement final qui nous donnera, en unissant nos qualités différentes, la victoire de 2012.
D’après France-Soir